Etude de l’ouvrage  » DETRESSE DU POLITIQUE, FORCE DU RELIGIEUX »

Intérêts: Philosophie, religions, politiques, droits de l’homme.

 

 

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Présentation de l’auteur
Né en 1933 à Saint Etienne, Paul Valadier entre chez les jésuites après le bac et s’inscrit parallèlement en philosophie à l’Université. Prêtre de la compagnie de Jésus (Jésuite), il détient deux doctorats, l’un en théologie et l’autre en philosophie. Spécialiste de Nietzsche à qui il a d’ailleurs consacré plusieurs études, sa thèse dirigée par Paul Ricoeur, lui sera consacrée et sera publiée en 1974 sous le titre « Nietzsche et la critique du christianisme ». Il enseigne à Sciences-Po (de 1979 à 1989), la philosophie morale et politique à l’Université Jésuite de Paris Centre Sèvres (de 1970 à 1997), à l’Institut Catholique de Paris (de 1990 à 1997) et à l’Université Catholique de Lyon. Il a également été rédacteur en chef de la revue jésuite ‘’ Etudes ‘’ (de 1981 à 1989), et dirige aussi la revue « Archives de philosophie ». Très connu pour ses positions libérales et progressistes sur la doctrine de l’Eglise et les problèmes de société , il est auteur de plusieurs ouvrages dont entres autres « Détresse du politique, force du religieux » (2007), « Un christianisme d’avenir » (1999), « Nietzsche l’intempestif » (2000), « Morale en désordre » (2002), « La condition chrétienne » (2003).

Résumé
Composé de deux parties, comportant chacune trois chapitres, Détresse du politique, force du religieux, répond aux questionnements sur les subtilités du rapport entre religieux et politique qui ne cessent d’habiter les cœurs.
Dans l’actualité du théologico-politique (introduction), Paul Valadier invite à distinguer le spirituel du temporel, le politique du religieux tel que l’énonce Jésus (la séparation entre Dieu et César). Il envisage trois issues qu’il appelle « voies » pour la question du théologico-politique. D’abord la voie de Hobbes : (Léviathan 1651) qui, proposant une théorie de l’État souverain, préconise aussi de s’appuyer sur les Ecritures. La seconde voie est celle de Spinoza qui présente de nombreux points communs avec Hobbes, mais fait un pas de plus loin dans sa théorie vers la laïcisation de l’État en effectuant un travail critique sur la Bible et sur la religion pour montrer comment théologie et politique (mais aussi théologie et philosophie) doivent absolument être distinguées. La troisième est la voie de Bayle, qui parait même pour lui la plus évidente, étant d’ailleurs celle la plus répandue. Il n’y a pas de mal plus grand que celui qui consiste à renier sa propre conscience (Bayle). Il faut donc suivre la conscience d’autant plus qu’elle est inspirée de Dieu. C’est la théorie du suivisme de la conscience qui permet tout au moins de dégager la vérité relative.
Dans le premier chapitre de la première partie, l’auteur aborde la question des conflits actuels dans le monde et la part des religions dans ces conflits. Le deuxième chapitre met en exergue les multiples facettes de la violence, du mal, du péché qu’il regroupe à travers le vocable « mal vif » en tant qu’ils constituent des bases permettant à l’autorité de se positionner à l’égard des religions et qui détruisent d’ailleurs l’homme lui-même et partant, entravent ses rapports avec la société. La pensée politique est alors caractérisée par la violence qu’elle devra limiter – dont on soupçonne plutôt et souvent les religions d’en être à la base- en tenant compte des discussions, lesquelles surmonteront les divergences pour parvenir à éteindre les braises de violences.
L’auteur s’intéresse aussi à la situation de la France dans son ouvrage, Etat qu’il qualifie d’ailleurs de « République déconcertée » qui devra se décider quant à la mise en œuvre des règles et lois, du principe de la laïcité dans un système qui a évolué sur le plan politico-religieux. Il va insister sur le conflit entre une république idéologiquement antireligieuse et la reconnaissance de la pluralité qui caractérise notre société. Paul Valadier approuve la vision de l’américain Régis Debray qui aimerait que la France soit un peu plus réaliste en passant d’une « laïcité d’incompétence » à une « laïcité d’intelligence » du fait religieux, lequel devra prendre par l’école de la République comme cela se fait déjà dans beaucoup d’autres Etats laïcs européens. La présence de l’Islam et les enjeux de l’unification européenne sont deux moteurs puissants d’une évolution qu’on constate aussi en dehors de la France. L’auteur va se référer parlant de modèle républicain aux perspectives proposées par Philip Pettit dans son livre « Républicanisme » laquelle perspective se méfie de l’idée d’un Etat qui prétend émanciper ses citoyens en les mettant sous la tutelle d’un universalisme idéologique. Il propose plutôt un modèle républicain qu’il ne faut pas identifier au programme du parti américain de même nom. Paul Valadier, va s’intéresser aussi à la proposition de John Rawls qui, lui propose le concept du « overlapping consensus » (en français « consensus par recoupement »), qui implique la participation des représentants de toutes « les doctrines compréhensives » en général à l’action civile et politique, et en particulier les religions au débat public. La vision de J. Rawls se fonde sur une démarcation entre la pluralité des visions du bien qui ont leurs racines dans des convictions religieuses ou autres et par la rationalité universelle des principes de la justice qui seraient partagés par tous les citoyens d’une démocratie libérale. L’auteur, à ce niveau ne va pas s’accorder sur ce point de vue rawlsien mais va se pencher sur Jean-Marc Ferry qui pense qu’il y a des doctrines compréhensives qui pourraient éventuellement être jugées déraisonnables à cause de leur dogmatisme fondamentaliste (page 153). La chose politique ne doit pas avoir à s’imposer contre toute conviction religieuse.
Selon Paul Valadier, le christianisme apparait comme un monothéisme à part, parce qu’ayant des rapports déjà assez complexes avec le politique. Pour expliquer ce cas spécifique, il s’appuie sur l’hypothèse classique du rapport entre le monothéisme et la théocratie. En théocratie, on considère que le roi souverain est égal à Dieu, c’est-à-dire que le peuple le considère comme le représentant de Dieu. Le théocrate est donc vénéré. Selon l’auteur, les monothéismes juif et chrétien, contrairement à certains Etats arabes n’ont pas favorisé cette transposition du religieux dans le politique. Pour ces deux monothéismes, l’humain qui est pécheur et perfectible, est appelé au salut, lequel n’est pas tributaire des œuvres des politiques, mais divines. Il explique que le monothéisme musulman n’admet pas les entremises. Il marque une nette rupture en se voulant un monothéisme sans médiation puisque le prophète lui-même n’est ni Messie, ni médiateur mais celui qui porte aux hommes le texte littéral de la volonté divine tel qu’édicté en arabe par Allah lui-même (page 181).
Dans le chapitre 5 « Péché et politique », l’auteur touche directement un aspect théologique : le péché. Il explique que le péché est à l’origine de ce qu’il appelle « la fausse théologie civile » qui trouve son origine avec Saint Augustin (page 207). Il étudie la triple théologie : théologie fabuleuse (celle des poètes et de la mythologie), la théologie naturelle (celle des philosophes) et la théologie civile (celle des peuples). L’homme étant de nature corrompu, ce mauvais penchant déteint sur le prochain et se traduit par l’hégémonie sur son prochain (de l’homme sur l’homme) dans cette même cité. La « fécondité d’une erreur théologique » (page 225) s’explique à travers les nombreuses légitimations d’une autorité politique qui peut se prévaloir de sa puissance pour exiger le respect ou l’obéissance et la subordination de l’individu (Politique et contrainte. La violence légitime, page 225). L’auteur formule in fine que les théologies et les philosophies sont inspirées par la redécouverte d’Aristote, une approche bienveillante de la création et des structures du réel (page 242).
Dans le dernier chapitre intitulé « feu la sécularisation ? » Paul Valadier croit que si l’Etat libéral n’a plus de domination irrationnelle imposée par le religieux, et si les religions se sentent respectées dans un cadre normatif qui garantit la liberté religieuse, la question du théologico-politique se poserait moins. Les opinions et convictions religieuses participent alors d’une bonne pratique de la démocratie, celle qui accepte la cohabitation, la coexistence de ces communautés dont le rôle pour le bien commun n’est plus à douter. Dans les dernières pages, il plaide pour une « communauté morale consistante », un cadre de liberté, de réconciliation des peuples, de vitalité de la démocratie, qui serait sans nul doute, favorable pour un bel avenir de l’Union Européenne et pour le monde.
Points forts
Ce qui apparait d’autant plus intéressant dans l’ouvrage de Paul Valadier, Détresse du Politique, Force du Réligieux, c’est qu’à son entendement, la sphère religieuse, par-delà les radicalismes et intégrismes, est le lieu de mobilisation des ressources symboliques capables de créer un nouveau lien social et un nouvel esprit démocratique.
Après avoir démontré longuement l’influence du politique sur le religieux, il met l’accent sur le fait qu’en réalité, religion et politique même si elles doivent être distinctes, ne sont pas deux pouvoirs rivaux ou complémentaires. Très attaché à la trilogie « philosophie, politique, théologique », il lance une invite à la refonte de la démocratie, laquelle devra tenir compte des convictions religieuses qui jouent un rôle important dans la société. Il montre les insuffisances et les dérives engendrées par cette séparation du politique et du religieux à travers la question de la laïcité dans les sociétés contemporaines et s’appuyant sur le cas français, laïc qui est dans cette impasse et de ce fait ouvre l’accès à plusieurs vices (le mal vif : péché, mal, violence), rendant donc difficile le communautarisme, et entravant par ricochet le vivre-ensemble. Ce qui retient aussi l’attention dans l’ouvrage de Paul Valadier, c’est qu’il croit, et nous aussi d’ailleurs croyons, qu’à l’époque actuelle, le rôle des religions est assez déterminant aussi bien pour les droits de l’homme que pour la politique, qui, cette dernière, affaiblie, cherche des inspirations un peu partout et espère en trouver du côté des religions. Le retour de la question du « religieux » est tout à fait discutable, souligne l’auteur. L’ouvrage nous fait comprendre qu’existe une certaine obligation d’appartenance, avec pour implication une cohésion, une entente, une union de tous les individus sans craindre qui que ce soit, mais dans une idée commune de respect et de solidarité réciproques sur la base de la souveraineté du peuple et de chacun.
Selon Valadier, il est nécessaire de revenir sur les présupposés de la tradition de philosophie politique, et les religions ne doivent pas être vues comme un pouvoir rival de l’État, ni même complémentaire : à leur juste place, elles doivent créer du lien social et mobiliser les énergies symboliques pour œuvrer à l’avenir.
« Détresse du politique, force du religion » apparait comme un apport incontournable et orignal sur la question du rapport théologico-politique.
Critiques
L’ouvrage fait appel à un un examen attentif et ouvre des pistes de réflexion avec intérêt.
Dans son analyse, Paul Valadier prévoit trois solutions au problème théologico-politique et s’intéresse plus à la voie de Bayle : suivisme de la conscience. Toutefois, ce qu’il faut savoir est que la conscience est errante et partant, elle peut se tromper, elle peut s’égarer et ne peut apporter de réponses à tout. La conscience ne se maitrise pas du moment où l’inconscient peut prédominer et bien des fois. La conscience peut donc être inconsciente.
L’invite de Paul Valadier à une entente entre le politique et le religieux peut, estime-t’il, participer de la démocratie. Mais ne serait-on pas tenter vers une influence de l’un sur l’autre et vice-versa ? Le passé doit nous interpeler. La question est assez complexe et l’auteur, pourrait-on dire, est à plusieurs niveaux de son argumentaire, poussé vers des analyses politiques trop rigides, strictes, sans concession. Il manque de flexibilité et ne fait pas montre de capacité d’adaptation des ambitions rationalistes en politique. Même si les religions créent un lien social et éclairent la politique, comment pouvoir oublier qu’elles ont été sources de conflits politiques ? Ce serait un retour à tous les absolutismes. Les attentats au nom de Dieu en témoignent. Les conflits interreligieux sont à nouveau à l’ordre du jour. L’intégrisme islamique s’est propagé dans le monde sur fond de crise sociale et politique. Récemment en janvier 2015 avec le massacre des journalistes de « Charlie Hebdo » on note manière frappante le phénomène d’une religion qui se fait politique et ses conséquences néfastes. Une méfiance d’autant plus que les courants religieux ne sont pas en marge des mouvements fanatiques et d’intolérance, encore que notre démocratie est une quête inachevée, un régime fragile.
Dans l’histoire, les religions ont parfois pris des orientations politiques progressistes, en développant un courant de pensée théologique chrétienne (Amérique latine), suivi d’un mouvement socio-politique, visant à rendre dignité et espoir aux pauvres et aux exclus et les libérant d’intolérables conditions de vie (théologie de libération). La question religieuse et politique, et les grands phénomènes sociaux et religieux, presque en sommeil depuis de nombreuses années, ont eu du mal à trouver des explications théoriques claires. La question brûlante que pose au politique le retour du religieux, engage la quête de sens, la conception de l’ordre et de la paix sociale, et relance sous de nouvelles formes le questionnement du pouvoir absolu autant religieux que civilo-politique. Besoin est de rappeler les liens historiques et affectifs anciens entre politique et religion. Les religions étudient la nature de l’homme : qui suis-je, d’où viens-je, où vais-je, qui domine quoi ? Mais la politique régit la société, en essayant d’apporter le minimum de vie et de bonheur aux citoyens. Il s’agit de deux mondes différents.
Par ailleurs, Paul Valadier fait référence dans son ouvrage à la sécularisation, un regard sur ce point nous parait utile. Quand il parle du processus rationnel de sécularisation en Europe, il faut se rappeler que c’est ce lien étroit que la philosophie moderne a petit à petit défait, en commençant par jeter les bases théoriques d’un État souverain débarrassé de toute tutelle théologique. Machiavel, Hobbes et Spinoza, chacun à sa manière, ont contribué à ce mouvement. La rentrée thématique de l’intégrisme religieux est si peu attendue en Occident, malgré des signes existant depuis fort longtemps, que la réflexion politique se trouve en décalage avec l’événement. Il est tout à fait clair que la sécularisation que réclame la modernité a créé en Europe un monde laïc et une pensée technicienne. Or, en Orient, la montée d’un islamisme politique et la renaissance d’un terrorisme djihadiste provoquent des effets politiques qui ne cessent de croitre, en Occident aussi. Rappelons le Moyen-Orient, des guerres déterminées par un contexte géopolitique et économique deviennent des guerres proprement interreligieuses ou intra-religieuses. Une réflexion s’avère nécessaire. S’opposer à la religion exige un athéisme militant certes, mais admettre le retour aussi du religieux dans le politique, c’est se lancer encore dans les conflits politico-religieux comme au passé. La religion n’est pas la paix qu’elle prétend être. Toute religion est imprégnée des images de consolation et d’intérêts sociaux. Si étymologiquement, elle signifie « relier », la religion est censée unir les hommes. Chez Marx, la religion se nourrit non seulement de la détresse sociale, mais elle contribue à l’alimenter. Pour Nietzsche, la religion chrétienne est hostile à la vie.
Et en France, les chrétiens pratiquants diminuent de plus en plus. Au nom d’un monde idéal, la religion dévalorise la vie terrestre avec ses dogmes. La géopolitique mondiale serait traversée par le « retour du religieux », devenu la principale clé de compréhension des bouleversements du monde postmoderne. Sans tomber dans le discours idéologique du « choc des civilisations » de Samuel HUNTINGTON, en ce début de XXIe siècle, Il est incontestable que les conflits de religion construisent un modèle défiguré, voire criminel. C’est un rappel des guerres de religion en Europe. Force est de constater que la question du religieux se place souvent au centre de leurs réflexions politiques.
Conclusion
La manière la plus réaliste de régler les conflits entre religion et politique est la laïcité. Elle est comme séparation de l’État et des Eglises, et a une attitude d’accompagnement, de veille. Cela ne signifie pas qu’on s’oppose aux croyances, au contraire la laïcité leur accorde l’indépendance. Elle reste une philosophie au sens d’un savoir-vivre et de vivre-ensemble et non une philosophie de combat ou de guerres. La République n’est ni religieuse ni athée, mais le garant politique de l’espace public et de la vie privée. La séparation de l’État et de l’Église apparait donc comme un de ses moyens. Grâce à la laïcité, l’État républicain pourra garantir la défense des droits individuels et des lois communes. Enfin, la religion est un produit immatériel de la société et conditionnée par les conceptions morales d’une époque, et la politique plutôt d’un temps historique. Elle exprime l’effet de détresse des hommes face aux mystères du monde et doit être soumise à une critique dans sa signification d’illusion collective.

 

André-Marie GBENOU

 

 

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